Élysée Montmartre et Trianon : le fabuleux retour

Elysee Montmartre Paris
L'Elysée Montmartre, symbole du renouveau de Pigalle

En pleine métamorphose, Pigalle n’en finit plus de se réinventer. La preuve boulevard de Rochechouart, avec l’étonnant retour au premier plan de deux salles mythiques relancées avec succès par Abel Nahmias et Julien Labrousse. Salles de spectacle la nuit, l’Élysée Montmartre et Le Trianon font désormais partie du circuit prisé par les organisateurs d’événements.

Trianon le bar
Désormais prisé par les organisateurs d’événements parisiens, le bar situé dans la grande salle du théâtre Le Trianon

Si l’on avait dit aux grisettes, lorettes1 et autres souteneurs en goguette que leur boulevard préféré allait devenir ce qu’il est en train de devenir aujourd’hui, ils auraient cru en une farce. Songez, le boulevard de Rochechouart, rendez-vous incontournable de l’encanaillerie, figurer un jour sur le carton d’invitation d’une grande marque de cosmétiques pour le lancement d’une nouvelle crème de jour ou d’un nouveau parfum. Autant demander à La Goulue de rentrer dans les ordres ! Et pourtant… Après le petit peuple parisien en quête d’amusement et d’aventures sans lendemain, après le cancan et l’opérette, après des décennies de légèreté tarifée, après quelques règlements de compte sur fond de trafic en tous genres, voici que Pigalle se transforme encore. Certes, la mue n’est pas terminée et certains périmètres semblent encore faire la sourde oreille au renouveau qui pointe le bout de son nez, mais on y arrive. Toujours festif, toujours tourné vers le spectacle – plus électro que peep-show – le quartier s’inscrit dans la tendance du moment : actuelle, contemporaine et finalement très fréquentable.

Elysee Montmartre
L’Elysée Montmartre entièrement rénové

L’Élysée Montmartre ressuscité

Cent-quarante-huit tonnes d’acier, 140 m3 de béton et 42 m3 de chêne massif : il y a un peu plus d’un an renaissait l’Élysée Montmartre, après deux années de totale reconstruction. Inaugurée en 1807, l’ancienne salle de bal revient de loin. Trois jours après le terrible incendie qui l’avait réduite en cendres le 22 mars 2011, Gérard Michel, président de Garance Productions (qui avait animé les lieux pendant 23 ans) déclarait lors d’une conférence de presse : “Il n’y a plus rien. Ni scène, ni bar. Le plancher, le toit qui a été refait en 1995 ont également brûlé.” Pour cette personnalité incontestée du monde du spectacle, respectée pour avoir programmé une multitude de stars dont David Bowie, Cyndi Lauper, Matthieu Chedid mais aussi Daft Punk, Public Enemy ou encore Alain Bashung (…) l’aventure se termina là. Plus de fonds de commerce, plus de bail. Les propriétaires des murs ont préféré tourner la page et tout céder à Abel Nahmias et Julien Labrousse, deux “petits nouveaux” à qui ils avaient déjà confié les clés du théâtre Le Trianon en 2010. “Lorsque l’on nous a proposé la salle, se souvient Abel Nahmias, nous n’avons pas hésité. La reprise du Trianon avait été bien accueillie par le public et l’idée de redonner vie à cette salle qui à l’origine, ne faisait qu’une avec le Trianon nous a plu. Il a fallu absolument tout reconstruire, précise Abel Nahmias, la structure métallique avait vrillé en chauffant dans l’incendie.”

Jean Labrousse et Abel Nahmias
Julien Labrousse et Abel Nahmias, les acteurs de cette formidable renaissance

Une nouvelle génération aux commandes

Producteur de cinéma à l’exact opposé de l’idée que l’on pourrait s’en faire, Abel Nahmias a sans aucun doute une bonne étoile. Pour ce personnage discret et flegmatique, producteur des premiers films de Michaël Youn, de quelques beaux succès (20 ans d’écart avec Virginie Efira et Pierre Niney) mais aussi de quelques bides retentissants (Cinéman de Yann Moix), tout est arrivé un peu par hasard et beaucoup par la chance. Frère cadet d’un ami d’enfance, Julien Labrousse l’appelle un jour pour lui proposer d’acheter avec lui une salle de spectacle. C’est Le Trianon. “Entre l’enthousiasme de Julien qui avait déjà à son actif le succès de l’Hôtel du Nord, et l’envie qui était la mienne de faire quelque chose de nouveau, j’ai senti que c’était le bon moment. Au cinéma, poursuit-il, on travaille en équipe sur des films et quand le film est sorti tout le monde se sépare. Quand on s’occupe d’une salle, on garde la même équipe. J’avais besoin de ça. J’avais aussi besoin de quelque chose de plus linéaire.” Le défi est pourtant de taille. “La salle était restée dans son jus, se souvient encore Abel Nahmias, la façade n’avait pas été rénovée depuis longtemps, la sono était bonne à changer. Nous avons décidé d’engager d’importants travaux pour transformer ce lieu dédié au théâtre en salle de concert.”

Salle de spectacle Trianon
La salle de spectacle du Trianon

Une sorte de retour aux sources pour ce monument de la scène parisienne classé à l’inventaire des monuments historiques, pour avoir accueilli pendant plus d’un siècle tout ce que Paris a compté de spectacles lyriques, d’opéras comiques, de revues et de chansonniers. Mistinguett s’y fit remarquer avant Jacques Brel. Rouvert avec une succession d’affiches prestigieuses – Rihanna, Vanessa Paradis, M, Stromae ou encore Gad Elmaleh – le théâtre à l’italienne conçu par le créateur du pont Alexandre III ne désemplit plus. Il s’est par ailleurs ouvert à l’évènementiel et peut accueillir jusqu’à 1 200 convives debout. Bien vu : l’orchestre d’une superficie de 400 m2 est modulable. Grâce à un ingénieux système mécanique, les sièges se replient pour laisser place à un plancher. Et l’endroit a retrouvé toute sa superbe. La salle de bal de style Napoléon III et le jardin d’hiver avec une hauteur sous plafond de huit mètres, un escalier et une structure Eiffel sont désormais des lieux très fréquentés par les organisateurs d’événements. Et d’autant plus que l’endroit communique depuis peu avec l’Élysée Montmartre, ce qui favorise les événements jumelés : salons, festivals, soirées, défilés… Pigalle change de braquet. Et de clientèle.

Un quartier en plein renouveau

L’évolution de Pigalle, Abel Nahmias avoue ne pas l’avoir pressentie. Faut-il le croire ? “On a eu de la chance” répète-t-il avec modestie. D’autres adresses ont fait leur mue : le Louxor est devenu un cinéma de films d’auteurs ; en face de lui, la Brasserie Barbès joue les néo-brasseries à succès. “Cela va dans la bonne direction commente le propriétaire du Trianon : on attend encore, non loin du Louxor, un hôtel branché de deux-cents chambres, les Inrocks et Nova prennent des bureaux à côtés.” S’ils ne sont pas d’ici là classés à leur tour monuments historiques, les sex-shops et autres temples de l’érotisme peuvent compter leurs jours !

Abel Nahmias rêvait d’une nouvelle activité stimulante, il ne s’est pas trompé. En septembre dernier il se rendait à Stockholm pour rencontrer l’architecte à qui, lui et son associé, ont confié les plans de l’hôtel de vingt chambres qui verra le jour d’ici quelques mois, entre Le Trianon et l’Élysée Montmartre. “Nous avons racheté l’immeuble qui n’avait pas un grand intérêt et avons demandé à un décorateur suédois – auteur des décors minimaliste des boutiques Acne Studios – d’imaginer le design de l’espace. Nous ne voulions pas de ce que l’on voit partout à Paris dans la tendance post-Coste, mais plutôt quelque chose de scandinave. Il n’y aura pas de restaurant, mais un coffee shop.” Pas tout à fait bobo, plus vraiment populo, Pigalle semble devoir se réinventer en dehors des codes reconnus. C’est évidemment une mutation à suivre.

Bruno Lecoq

1 Les grisettes sont des employées de condition modeste, “peu farouches mais aimantes” et les lorettes sont des jeunes femmes entretenues par plusieurs amants.

L’Élysée Montmartre : le temple du divertissement

Affiches expos Collection Le Vieux MontmartrePremière salle de bal parisienne, l’Élysée Montmartre est inaugurée en 1807. Artistes, cocottes, hommes de lettres, petits bourgeois se retrouvent aux beaux jours dans les jardins aménagés pour danser, y faire des rencontres et découvrir les dernières danses à la mode. La plus célèbre d’entre elles fut le cancan, lancé à l’Élysée Montmartre par La Goulue, personnage haut en couleur immortalisé par Toulouse-Lautrec, grand habitué des lieux. Mais l’histoire de cette salle mythique classée monument historique en 1988 est liée à bien d’autres célébrités, certaines plus inattendues comme Louise Michel, figure de proue des révolutionnaires (la Commune). En 1880, “la Vierge Rouge” y prononce un discours historique. Si cette saga pleine de rebondissements vous intéresse, Élysée Montmartre Éditions a publié un superbe ouvrage tout simplement intitulé “Élysée Montmartre de 1807 à 1906”. Richement illustré et remarquablement documenté, c’est un livre qui fait référence. (35 €)

 

 

 

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