Jean-Marie Rouart : “Derrière chacun de mes livres, il y a une injustice”

© F. Mantovani

Ecrivain, essayiste et journaliste, Jean-Marie Rouart porte sur le monde qui nous entoure un regard critique. Une nature qui se retrouve dans ses romans comme dans ses analyses politiques. Entretien avec un académicien français relativiste et cependant sensible à la magie de l’irrationnel.

Tentation – Le prix Roger Nimier que vous présidez a été attribué tout récemment à un jeune auteur, Pierre Adrian, pour son roman Des âmes simples paru aux Equateurs… Pouvez-vous nous dire en quoi ce livre s’inscrit dans l’esprit de ce Prix littéraire ?
Jean-Marie Rouart – Est-ce que tel ou tel livre est dans l’esprit de Roger Nimier ? Nous avons beaucoup de débats sur la définition du Prix, mais ce n’est pas le problème. Nous voulons d’abord récompenser un bon livre. Celui-là est très spiritualiste, il est plus du côté de Bernanos que du côté de Nimier, mais c’est avant tout un livre excellent qui démontre une fois de plus qu’en littérature il y a beaucoup de demeures dans la maison du père. Du reste, ça serait absurde que de vouloir rester dans une conception stricte des Hussards, le mouvement littéraire incarné par Nimier. Tous les mouvements littéraires regroupent des individualités et des styles très différents. Ce qui est important, c’est que ces personnalités soient fortes et qu’elles aient du talent.

T – Vous avez-vous-même reçu différents prix prestigieux tout au long de votre carrière. Pouvez-vous nous dire ce que cela change dans la vie d’un auteur ?
J-M.R – Ce qui change vraiment la vie d’un auteur c’est d’être publié. Pour moi, 1974 avec la publication de mon premier roman a été la date essentielle, ma véritable naissance comme écrivain. Cela m’a réconforté dans ma vocation et tout ce qui est venu après c’est “erreur de la banque en votre faveur”, c’est vraiment en surplus. Alors bien sûr, j’ai joué le jeu des Prix littéraires parce que tout le monde le jouait, je suis rentré à l’Académie parce que c’est un mythe littéraire de transmission auquel je suis attaché et parce que j’y avais des amis. Mais j’aurais pu me passer de beaucoup de consécrations – et ce qui m’aurait vraiment été une douleur effroyable c’est, je le redis, de n’être pas publié. Ceci étant, les prix vous rassurent parce que sur le moment on parle de vous. Il y a un peu de narcissisme dans la littérature parce qu’il y a aussi tellement d’angoisse. Un écrivain, ce n’est pas quelqu’un qui vit des moments toujours agréables. Il doute, il se fait attaquer, maltraiter, éreinter… Tchekhov disait : “On croit que le théâtre c’est d’être aimé des jolies femmes et gagner beaucoup d’argent, mais pas du tout. La vie au théâtre, c’est toujours d’affronter la difficulté, de subir encore et toujours endurer”. Alors, quand on a un moment de reconnaissance, ce n’est pas désagréable même si hélas ça s’efface très vite.

T – Même l’Académie Française ?
J-M.R – Et quand j’ai été élu à l’Académie, j’ai dit que j’étais inquiet parce que j’avais eu seize voix de plus que Balzac. J’ai voulu montrer par cette phrase que je ne me faisais pas d’illusion. Ni sur les Prix littéraires, ni sur l’Académie. Ce n’est pas parce que l’on a des consécrations que l’on est un écrivain. C’est la grandeur de cette mission : on ne sait jamais ce que l’on vaut et après tout tant mieux. J’adore la phrase d’Henry James qui dit : “Nous vivons dans l’obscurité, nous faisons ce que nous pouvons, le reste est la folie de l’art”.

 “La France est une construction littéraire”

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T – Le grand public vous connaît comme écrivain, comme historien mais aussi comme commentateur de la vie politique. C’est l’objet de votre livre Le Psychodrame français publié cette année aux éditions Robert Laffont. Cet ouvrage retrace dix années d’observation politique et traite plus particulièrement du rapport plein de contradictions des Français à la politique…
J-M.R – La France me passionne parce que la France dépasse de beaucoup la France. Être Français comporte une mission universelle, c’est un état d’esprit, une façon de penser, une forme d’amour pour la liberté. Je peux vous citer le général de Gaulle qui disait : “Il y a un lien séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde”. Et ce qui m’intéresse et me paraît très important, c’est que la France est une construction littéraire. Nous sommes le seul pays au monde à avoir des constitutions qui ont été inspirées par Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu. Le seul pays également à avoir eu autant d’hommes politiques qui ont aimé la littérature comme de Gaulle, Mitterrand, comme Blum ou Napoléon. Les Français sont des gens extrêmement sympathiques qui ressemblent aux anciens Grecs. Ce sont des gens passionnants, compliqués, torturés, courageux, versatiles, et ils ont en effet toutes les contractions. Notamment parce qu’ils ont longtemps été enrégimentés dans deux institutions qui permettaient de les unir et de les contrôler : le catholicisme et la monarchie. Le jour où le catholicisme et la monarchie ont disparu, les Français se sont sentis perdus et ont pu entrer dans des spirales de folies parfois invraisemblables.

T – Avec quelles conséquences ?
J-M.R – Une espèce d’abbé-pierrisation de la société. On le voit dans beaucoup de choses. Tout le monde se sent chrétien avec le sentiment de culpabilité qui va avec : un déchirement permanent entre une soif d’égalitarisme, d’indépendance et de liberté. Cela crée une complexité et une richesse extraordinaires. En même temps, la nation se retrouve dans ses écrivains. C’était l’objet de mon livre Ces amis qui enchantent la vie, une anthologie de la prose française à travers laquelle j’ai voulu montrer qu’au-delà de la diversité que l’on peut trouver entre Céline, Racine, Rabelais, Chateaubriand ou Voltaire, il y a une unité qui est la défense de la liberté. Balzac a défendu le notaire Peytel, Voltaire le Chevalier de La Barre et les protestants dans l’affaire Sirven, Mauriac a dénoncé la torture en Algérie, Zola s’est engagé dans l’affaire Dreyfus : dans aucun pays au monde, la littérature n’a mené dans la société autant de combats pour la liberté. Au fond, la littérature est le lien qui relie. Ce qui pose un problème aujourd’hui parce que la littérature tend à disparaître.

“Le président Macron réhabilite le bon sens en politique”

T – Il ressort de votre livre Le Psychodrame Français que la fonction présidentielle s’est désacralisée. Est-ce la faute au président Sarkozy ?
J-M.R – Je trouve que Sarkozy a été un grand président. Même si l’on peut lui reprocher un exercice de la présidence de la république un peu trop familière et “président copain”. Sur Hollande, ce qui frappe c’est l’incohérence. Quand à Macron, je trouve de plus en plus qu’il a l’étoffe d’un grand président. Il a une extraordinaire pédagogie du bon sens et il prend des décisions qui vont pour moi dans le bon sens : le retour de l’apprentissage, la revalorisation des agriculteurs, la réforme de l’Éducation nationale… Tout ça, c’est la réhabilitation du bon sens en politique.

T – Êtes-vous engagé politiquement ?
J-M.R – Je reprendrais à mon compte cette phrase de Balzac qui disait : “J’appartiens à ce parti d’opposition qui s’appelle la vie”. Je ne suis pas un homme engagé au sens où on l’entend : je suis un gaulliste critique, un sarkoziste critique ; je suis toujours un observateur et surtout un écrivain. J’observe la politique – c’est très prétentieux – à la manière de Mauriac, comme un écrivain.

T – Il vous est arrivé de faire de vos convictions un combat ? On pense à l’affaire Omar Raddad que l’avocat Maître Henri Leclerc désigne directement dans ses mémoires comme coupable. Comment avez-vous réagi à ces accusations ?
J-M.R – Ça n’a pas été une surprise puisque Henri Leclerc, qui était partie civile dans cette affaire, a considéré dès le début qu’Omar Raddad était coupable. Je ne sais pas ce qu’il en savait, il a peut-être entendu des voix particulières, mais c’est bizarre pour un homme qui était président de la Ligue des droits de l’Homme. Je n’ai pas d’antipathie pour Henri Leclerc, mais on est à fronts renversés. Moi je suis plutôt étiqueté à droite, lui il est carrément étiqueté à gauche, je défends un jardinier marocain et lui qui vient du PSU a voulu faire condamner un jardinier marocain sans preuve. Et c’est ce qui me choque, il n’y a aucune preuve.

“En amour, on a besoin que les gens vous mentent”

T – Votre dernier roman, Une jeunesse perdue dépeint les abîmes de la passion amoureuse entre deux personnages marqués par une forte différence d’âge. Ce livre illustre-t-il ce mal contemporain du refus de vieillir ?
J-M.R – Vieillir n’est hélas pas un mal contemporain et le refus de vieillir est très ancien. C’est inouï, mais on a toujours l’impression que les problèmes ne sont que d’aujourd’hui. Chateaubriand qui se plaignait déjà de ses 65 ans quand il avait rendez-vous avec Hortense Allart, a eu cette phrase merveilleuse : “Faites que la beauté reste, que la jeunesse demeure, que l’amour ne se puisse lasser et vous reproduirez le ciel”. Tous les hommes qui se sont exprimés, ont dit leur terrible angoisse de vieillir et de ne plus être en course pour l’amour, c’est tout le thème du Faust de Goethe. Parce que c’est vrai, l’amour est du domaine de la jeunesse.

T – Quel âge a le héros d’Une jeunesse perdue ?
J-M.R – Je n’ai pas voulu lui donner d’âge précis car en vérité il n’y a pas d’âge pour se sentir vieux. On peut se sentir vieux à 40, 50, 60 ans… Et on peut se sentir très jeune à 70 ou 80. C’est une question très personnelle. Et j’ai voulu que ce soit un livre universel pour que chacun puisse s’identifier. C’est une idée proustienne : faire que la littérature atteigne l’universel en s’emparant des souffrances et des questions de tous les temps. Plus que la question de l’âge il y a une question qui se pose, c’est de savoir si on est désiré. Mais cette question peut aussi se poser à 20 ans.

T – Cette histoire d’amour en tout cas se termine mal. Une passion heureuse et durable n’a-t-elle pas d’intérêt littéraire ?
J-M.R – La vie finit toujours mal et j’en ai une vision moins simple. Celle-ci ne commence pas avec le bonheur et ne se termine pas avec le bonheur. C’est hélas très rare. La plupart du temps, on a des instants de bonheur. Eh bien mon héros, il a des instants de bonheur qui ne sont pas forcément des instants partagés puisque j’ai choisi d’aller contre le conformisme de l’amour réciproque qui veut que l’on soit tout à fait heureux seulement si l’on aime quelqu’un qui vous aime. J’ai voulu montrer que c’était quand même un peu plus compliqué, et que très souvent on veut s’illusionner sur l’amour de l’autre. On a besoin que les gens vous mentent et ce n’est pas grave. Cette question de la sincérité des sentiments est une illusion très humaine ; je crois que l’on a beaucoup besoin d’illusion et que l’amour c’est l’illusion suprême. L’illusion d’être compris, que ça va durer, que l’on est aimé… Et j’ai franchi un autre tabou qui est que cet homme va être amené à payer cette femme. À travers elle, son corps, il cherche la jeunesse qu’il est prêt à payer à n’importe quel prix en se dépossédant complètement.

T – Pour vous, l’amour physique entre deux êtres marqués par une différence d’âge importante n’est-elle donc jamais naturelle et finalement possible ?
J-M.R – Je ne dis pas ça. Je n’ai pas écrit ce livre par hasard et cette question de la différence d’âge s’est invitée dans ma vie où j’ai vécu des situations similaires. La difficulté est énorme au début parce que les deux personnes qui se rencontrent se disent qu’il y a un abîme entre elles et qu’elles s’interrogent sur la sagesse qu’il y a à franchir le pas. Mais pour parler crûment, une fois qu’elles se retrouvent dans un lit, finalement les choses s’équilibrent. On peut avoir trois ans de différence d’âge et ne pas s’entendre dans un lit. Il y a des ententes sensuelles entre des gens qui font partie du mystère de la vie. C’est une question de peau mais aussi d’esprit, parce qu’il ne faut pas oublier que dans l’amour l’esprit joue un très grand rôle. Quelqu’un qui vous amuse et qui vous donne des émotions, de la fantaisie restera beaucoup plus séduisant quel que soit son âge.

T – Valentina, l’héroïne d’une Jeunesse Perdue est d’origine russe et il sera encore question de Russie dans votre prochain roman à paraître en mars aux éditions Gallimard…
J-M.R – Mon prochain livre, La vérité sur la comtesse Berdaiev est un roman qui conjugue deux thèmes importants. D’une part l’affaire dont je me suis inspirée, l’affaire des ballets roses qui a mis en cause le président Le Troquer, et d’autre part les Russes blancs. Je suis très sensible à la situation de tous ces Russes qui ont vécu en France après la Révolution de 1917, tout en étant injustement mal aimés par les autorités. Je me suis servi de cette réalité pour bâtir une fiction tout simplement parce qu’il y avait une femme importante dans l’affaire des ballets roses : elle était Russe et elle a subi une terrible souffrance et une profonde humiliation. Derrière tous mes livres, il y a forcément une injustice. Un roman pour moi doit être soutenu par quelque chose qui pousse l’histoire, qui montre que l’auteur a une conviction spirituelle. Et là, le sujet de mon livre, c’est de dénoncer l’intrusion dévastatrice de la politique dans la vie privée.

“Le paysage, c’est le parcours des âmes”

T – Vous revenez de Bali. Quelle importance ont les voyages sur votre nature d’écrivain ?
J-M.R – C’était un voyage très confortable sur le Ponant. J’avais fait dans le passé le même voyage avec un sac à dos pendant dix jours en pays Toraja, marchant dans la jungle et m’immergeant complètement dans la population. Je suis un relativiste et quand je voyage, j’essaie de me dépoussiérer que ma culture occidentale, de comprendre l’homme dans toutes ses différences. Je suis ouvert à toutes les façons de vivre, toutes les variétés, les religions et les civilisations. Et quand je vois à Bali des gens qui me montrent un arbre en me disant que c’est leur grand-mère, qui me désignent un ruisseau en m’indiquant que tel ou tel dieu s’y trouve, je trouve ça admirable. J’aime qu’on approche la vie pas seulement avec son intelligence et qu’on soit sensible à la magie de l’irrationnel.

T – Donc, le voyageur que vous êtes s’intéresse plus aux gens qu’aux paysages ?
J-M.R – Non c’est les deux. J’adore les paysages, je les dévore… Je suis une espèce de don Juan des paysages, je les étreints. Je prends très peu de photos parce que je les garde en mémoire… Le paysage pour moi, c’est le parcours des âmes, ce n’est pas de l’exotisme.

Propos recueillis par Bruno Lecoq 

Bio express
Jean-Marie Rouart est né à Neuilly-sur-Seine, le 8 avril 1943, dans une famille d’artistes peintres. Il est l’arrière-petit-fils des peintres Henri Rouart et Henry Lerolle. Écrivain et journaliste, Jean-Marie Rouart a publié son premier roman La Fuite en Pologne en 1974 qui fut récompensé par le Prix Roberge de l’Académie Française. Viennent ensuite différents ouvrages dont Les Feux du pouvoir, prix Interallié en 1977 et Avant-Guerre qui lui vaut le Prix Renaudot en 1983.  Il est également l’auteur de plusieurs essais dont Ils ont choisi la nuit qui a reçu le prix de l’Essai de l’Académie française en 1985. Il est par ailleurs l’auteur de Omar, la construction d’un coupable publié 1994 et d’une biographie consacrée au duc de Morny : Morny, un voluptueux au pouvoir, en 1995. Il a obtenu le prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 1991. Parallèlement à son activité d’écrivain, il a mené une carrière de journaliste d’abord au Magazine littéraire en 1967, puis au Figaro comme journaliste politique, au Quotidien de Paris où il a dirigé les pages littéraires. Après avoir été directeur du Figaro littéraire de 1986 à 2003, il collabore à Paris Match. Il a été élu à l’Académie française le 18 décembre 1997, au fauteuil de Georges Duby (26e fauteuil).

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